Au tournant

Je n’aimerais pas relire ce que la vie a dit de moi.
Le grand carnet et les photos collées sur le visage me déplairaient. Comme une vertèbre un peu coincée fait hausser la grimace; l’accroche des traits s’y résumerait, inclination
Là au coin de la pièce
Habitée puis époussetée
De points rompus
Par une seule saccade
respiratoire
Et je n’invente rien. La vie était là pour m’espionner, et puis conserver un tas de poussières
A éternuer un soir de grand vent
De ces soirs où l’on croit compter
Sur ses genoux les J’y étais
J’y étais j’y étais C’est ce que semblent dire tous les oiseaux
Alors qu’un monde affairé s’échappe
Des rues

quel regard
Un pan de mur alors serait parfait pour se recouvrir Et vivre de l’intérieur Les sons et les bruits
Vraiment, rien à redire.

Listing

Je me méfie – de l’ombre – des tissus – de la soie hargneuse des sourcils.
Les listes aussi sont ennuyeuses.
Elles témoignent des ruines et du passage.
Et les longues phrases sont des cotillons oubliés
contre la rue du lendemain
De l’aube est passée par la fenêtre. Je garde mon temps, demi-sommeil. J’aurais rêvé, sans doute, peut-être. Mais les murs sont trop épais. On s’y cogne facilement la tête et la pensée, même bandée. Mais t’en dort encore et c’est une autre journée qui commence à détaler. A-t-elle peur de se laisser prendre au piège ? Les souvenirs sont des cages impossibles. Mais je peux comprendre qu’elles aient peur. Après tout nos journées ce sont nos soeurs. Ou nos nièces. Les rapports temporels posent toujours problème, concluai-je hagarde, le dos tourné vers la lumière de la lampe basse.

Hauteurs

Un peu de coeur remonte aux yeux

    Je t’ouvre:

blotissement du visage

La moquette se tasse

sous nos foulées

d’amants saisis

    Comme un quartier d’orange
    au milieu d’un temps

Dévêtu de toute image

Car j’ai déjà fermé

les yeux

    Et mon coeur descend
    Là où tu le lapes

J’emprunte ton ventre
Comme un ciel d’étoiles

Au centre filant

De secousses et de

    miracles.

Braise

Jour
est comme ta bouche ?

Le millier de corps éclos

Quand tu ronfles

et que tu têtes

La peau charbonnée du rêve.

Le manifeste

Il faut changer de page De forme et de feuillage
Les arbres j’en suis sûre protestent
Leurs sifflets leurs manifestes
Rayent d’écorce les rues trop nettes
Pour être disent-ils
Vraiment honnêtes.

quel est le rythme

Quel est le rythme à voix basse
De la ville environnante

Les rues pâles font-elles signes
J’y croyais voir
Vides et cernes grises
Ces journées qui

Le train le car les voitures passent si vite
Qu’ils en rayent le souvenir

Il y a le fleuve au loin
Des voix qui tracent
Un chemin
D’ivresse et de soie noire
Les nuages sans doute
Présentent le ciel
Comme des cartes
A voies variables

Pas pris garde

Tes mains contre mes doigts
S’agrippent

Retiendrons-nous le soir
Ce soir
de nuit?

Au pan de la rue

Je verrai les parfums

Les collections d’humeurs en de petites bouteilles rondes. La joue prête et tes mains Pleines d’un sentiment oisif.

Et qu’entre trois murs je te suce
L’oreille
La jambe appuyée à des contrées lointaines

Le baiser

Il fallait dire les choses clairement, et l’air moite de la nuit…
Je recoupais les mots comme des abeilles en ruche
Un petit dard vint premièrement me percer la langue. Secondairement aux yeux.
Mon corps avait cessé de tourner. Le temps de marcher.
Je voyais je voyais je voyais je voyais je voyais
L’agitation
Extrême du silence
Et les feuilles encore vertes
Ne gémissaient plus d’être

Quand j’ai rouvert la bouche
Un peu de ta nuit
Est venue saluer
Le silence qui bouge

Pêche

Chaque fois que l’eau te mordait au cou, ta pensée s’effilochait un peu plus, et allait rejoindre l’écume au creux du soleil.
Une fois sur le sable, de toutes tes dents, tu souriais, blanc et crasseux.

*

Est-ce qu’un jour il finira par ramener quelque chose, se demandaient les pêcheurs habituels.

*

Il n’était là que pour quelques semaines. En vacances, il se cherchait lui-même, et plongeait chaque soir dans le flot des réponses.

Au matin, la marée déjà avait recyclé son lot d’algues et de traces humides. Il la laissait embrasser ses jambes; il pensait alors à sa fiancée. Ses poils collés par la salive auraient suffi à la faire partir.

*

Je demandai à la ronde s’il fallait le noyer ou pas.
Les uns regardèrent vers le ciel, les autres à terre, au niveau de la mer.

Valentine

Not a red rose or a satin heart.

I give you an onion.
It is a moon wrapped in brown paper.
It promises light
like the careful undressing of love.

Here.
It will blind you with tears
like a lover.
It will make your reflection
a wobbling photo of grief.

I am trying to be truthful.

Not a cute card or a kissogram.

I give you an onion.
Its fierce kiss will stay on your lips,
possessive and faithful
as we are,
for as long as we are.

Take it.
Its platinum loops shrink to a wedding ring,
if you like.
Lethal.
Its scent will cling to your fingers,
cling to your knife.

Carol Ann Duffy

* * *

Pas de rose rouge, de cœur en satin.

C’est un oignon que je te donne.
Lune enveloppée de papier kraft.
Promettant lumière
comme l’effeuillage soigneux de l’amour.

Ici.
Par lui, tu seras aveuglé de larmes
comme ceux qui aiment.
Par lui, ton reflet va devenir
Une photo vacillante de chagrin.

Je tente ici d’être honnête.

Pas de carte, de baiser commercial.

C’est un oignon que je te donne.
Son âpre baiser restera sur tes lèvres,
Possessif et fidèle
semblable à nous,
aussi longtemps que ce nous sera.

Prends-le.
Ses pelures platine se contractent en une alliance,
si tu le veux.
Mortelle.
Son odeur s’attachera à tes doigts,
s’attachera sur ton poignard.